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Présentation de la psychopédagogie positive à travers une interview d’Isabelle Pailleau

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La psychopédagogie positive à travers une interview d’Isabelle Pailleau

Présentation de la psychopédagogie positive à travers une interview d’Isabelle Pailleau

Dans le cadre de notre série d’interviews en direct autour de l’éducation et des apprentissages, Sophie reçoit Isabelle Pailleau, psychologue clinicienne et formatrice, reconnue pour ses ouvrages accessibles aux enseignants comme aux parents. Cette rencontre fait suite au festival organisé la semaine précédente, et s’inscrit dans une dynamique de partage d’outils concrets, directement utilisables au quotidien.

Au fil de l’échange, Isabelle Pailleau présente l’approche Tête – Cœur – Corps, une vision globale de la psychopédagogie positive qui rappelle que l’apprentissage ne se joue pas uniquement “dans la tête” : l’état émotionnel, le corps, l’attention, la confiance en soi et la mise en mouvement sont des leviers essentiels. Elle propose des repères simples et des pistes très concrètes pour accompagner les enfants et les adolescents, à l’école comme à la maison, avec plus de compréhension, de douceur et de justesse.

Résumé de l’interview

Dans cette interview, Isabelle Pailleau partage les fondements de la psychopédagogie positive à travers l’approche Tête – Cœur – Corps, une vision globale de l’apprentissage qui prend en compte l’enfant dans toutes ses dimensions.

Elle explique que les difficultés scolaires sont souvent des symptômes et non le problème central. Pour apprendre, l’enfant a besoin d’une tête disponible, d’émotions apaisées et d’un corps prêt à l’action. L’apprentissage ne peut pas être réduit à une accumulation de connaissances : il passe par le questionnement, la curiosité, l’expérimentation et le droit à l’erreur.

Isabelle insiste sur l’importance de préparer la tête en faisant de la place émotionnellement, notamment grâce à des outils simples comme la météo émotionnelle ou la mise à distance symbolique des préoccupations. Elle invite également à sortir d’une pédagogie passive pour favoriser une posture active, où l’enfant est encouragé à penser, explorer et s’exprimer, même au risque de se tromper.

La question de l’attention et de la concentration est abordée avec pragmatisme : l’attention fluctue naturellement et ne peut être maintenue en continu. Des signaux clairs, des temps de mouvement et une meilleure compréhension du fonctionnement du cerveau permettent de mobiliser plus efficacement l’attention des élèves.

À travers l’approche du Kaizen, Isabelle rappelle que les apprentissages se construisent par petits pas, et que le sentiment de compétence naît de l’action progressive. Cette logique permet de lutter contre le découragement, le perfectionnisme excessif et la peur de l’échec.

La confiance en soi est présentée comme le fruit de l’expérience et de l’autonomie, et non comme une injonction. Elle se nourrit d’actions concrètes, d’encouragements justes et d’une valorisation basée sur ce qui a réellement été fait. L’adulte joue ici un rôle clé par l’exemple : l’éducation fonctionne largement par mimétisme.

Enfin, Isabelle souligne l’importance du corps dans les apprentissages : hydratation, respiration, mouvement, repos et visualisation positive sont autant de leviers pour soutenir l’attention, la confiance et l’engagement. Le corps garde la mémoire des émotions, et activer des expériences positives aide l’enfant à se projeter dans la réussite.

L’échange se conclut autour de la parentalité, avec la présentation du livre J’élève mon enfant du mieux que je peux… et c’est déjà bien, qui invite parents et enseignants à sortir de la culpabilité, à mieux comprendre le développement de l’enfant et à cultiver avant tout une relation sécurisante et bienveillante.

Transcription de l’interview

Bienvenue

Sophie :
Bonsoir tout le monde, bienvenue pour ce live avec Isabelle Pailleau ce soir. Je vais vous laisser le temps de vous installer confortablement pour assister au live de ce soir. Je profite de ces quelques minutes pour vous remercier, parce que le festival s’est déroulé la semaine dernière et qu’Alexis et moi, on est vraiment super contentes. On a passé deux jours formidables avec nos exposants, mais aussi avec tous les participants qui étaient présents. Votre enthousiasme, votre bonne humeur, votre dynamisme, et puis vos nombreux mercis quand vous quittiez le site… ça nous a hyper touchées. On a attendu cet événement depuis tellement longtemps, j’ai l’impression. Pour cette troisième édition, on l’a vécu toutes les deux super sereinement et vraiment dans la joie. Merci à vous, parce que vous y avez largement contribué. Donc un tout grand merci pour ces deux jours formidables. Et puis on est déjà en train de réfléchir à la quatrième édition, et on a déjà hâte de vous retrouver. En tout cas, encore mille mercis.

Ce soir, c’est un grand plaisir pour moi d’accueillir Isabelle Pailleau, parce que j’ai dévoré plusieurs de ses ouvrages. Le travail qui est proposé est vraiment super chouette, tout à fait abordable pour les enseignants qui nous écoutent, pour les parents aussi. Il y a tellement de bonnes idées, de bons conseils, que je suis ravie qu’Isabelle ait accepté mon invitation, et qu’elle puisse prendre le temps de partager avec vous tous ces outils que vous allez pouvoir utiliser au quotidien.

Isabelle est psychologue clinicienne, et elle est formatrice, spécialisée dans les outils de pensée visuelle. On découvrira… J’en parlerai, parce que c’est un livre que j’adore : Apprendre avec le sketchnoting, pour vraiment découvrir ces outils de la pensée visuelle. Elle a écrit de nombreux ouvrages, dont Apprendre autrement avec la pédagogie positive, la Fabrique à… et le sketchnoting. Et ce soir, elle est avec nous pour aborder la psychopédagogie positive, avec l’approche Tête–Cœur–Corps, dont elle va nous parler. Je vous propose qu’elle nous rejoigne.

 

Présentation de l’intervenante

Isabelle Pailleau :
Bonsoir, bonsoir à tous. Merci pour votre invitation.

Sophie :
Merci à vous d’avoir accepté l’invitation. Je suis très contente de vous recevoir. Je vous ai présentée dans les grandes lignes, mais vous faites beaucoup de choses : vous formez énormément de personnes au quotidien, vous êtes l’autrice de plusieurs ouvrages, dont un nouvel ouvrage, on aura l’occasion d’en parler tout à l’heure. Et ce soir, on va aborder l’approche Tête–Cœur–Corps, qui est vraiment le point de départ de tout le travail que vous proposez avec les personnes que vous accompagnez. Est-ce qu’on peut déjà avoir une petite explication générale de cette approche ?

Isabelle Pailleau :
En fait, la pédagogie positive et la psychopédagogie positive sont arrivées depuis longtemps pour moi. Je redis toujours — et je rends à César ce qui appartient à César — que c’est à Monsieur Thilo, en CM2, chez nous, qui nous a vraiment enseigné la joie d’apprendre : nous faire collaborer, nous faire chanter… C’était vraiment une classe particulièrement joyeuse, qui m’a donné ce goût d’une pédagogie où, à la fois, on apprenait plein de choses, on sortait très “intelligents” de ces journées avec lui, et en même temps c’était facile, parce que c’était tellement joyeux. J’ai gardé ça très longtemps dans un coin de ma tête.

J’ai eu un parcours… avant d’être psychologue, j’ai eu une autre vie : j’ai fait de la formation pour les adultes, etc. Et puis, quand la pédagogie positive est arrivée, je me rendais compte au cabinet que les parents disaient : “Il ne veut pas travailler”, ou “Quand on veut, on peut”… On pense qu’on peut faire rentrer dans sa tête des choses, comme si on était juste un cerveau dans une boîte crânienne, véhiculé par deux jambes. Mais si on n’était qu’un cerveau, ça se saurait : on pourrait réduire le corps. Or, en fait, on n’est pas ça.

On a une tête pour penser, pour réfléchir ; un cœur et des émotions qui entrent vraiment en jeu dans l’apprentissage ; et puis un corps, grand oublié. En psychopédagogie, on dit que c’est le corps d’abord : c’est lui qui perçoit les sensations, les perceptions. Le signal qu’il reçoit va être décrypté par l’émotionnel et par notre cerveau. Donc c’est dans l’autre sens : on croit qu’on donne un ordre au cerveau et que le corps va se mettre en action, mais c’est plutôt l’inverse.

Cette approche globale, en psychopédagogie positive, fait que quand l’enfant ou l’adolescent arrive pour des problématiques d’ordre scolaire (et il faut savoir que parfois on dit “c’est scolaire”, et si on creuse, ce n’est pas ça, mais c’en est le symptôme), on va regarder sur tous les plans.

Peut-être qu’il n’y arrive pas parce qu’il n’a pas de méthodologie : c’est une question d’organiser sa tête. Peut-être qu’il n’arrive pas à s’y mettre parce qu’émotionnellement il est submergé, paralysé, qu’il a de grandes peurs. Ou bien, son corps n’est pas prêt à agir : il n’est pas dans l’action. Si le corps n’est pas partenaire, si les émotions ne sont pas partenaires, et si les trois ne sont pas bien dans l’axe, alors il y aura toujours un décalage.

Donc l’approche est globale et intégrative : on va avoir des outils très différents pour déverrouiller ce qui coince. On va zoomer sur chacune de ces approches : la tête, le cœur et le corps.

 

Préparer sa tête au travail

Sophie :
C’est bien cette idée globale. En tant qu’enseignant, on aurait tendance à se concentrer sur les apprentissages en se disant “c’est là que je dois aller”, mais finalement, on doit s’occuper du tout. Je vais commencer par l’approche “tête” : préparer sa tête au travail scolaire. (Petite parenthèse : vous connaissez notre système de lives, si vous voulez intervenir, poser des questions, n’hésitez pas à laisser un message sur le chat, on prendra le temps d’y répondre.)

Dans “préparer sa tête au travail”, qu’est-ce qu’on pourrait proposer à l’élève pour l’aider à être dans les bonnes conditions ?

Isabelle Pailleau :
Pour préparer sa tête, il faut prendre soin de ses émotions. Il faut vraiment faire de l’espace pour l’apprentissage. Quand on arrive et qu’on a perdu son grand-père, ou que ses parents se sont disputés, il n’y a pas de place : une partie du cerveau disponible est occupée par autre chose. Donc il y a déjà à accueillir cela.

Je réponds par la partie “cœur”, mais on peut faire une météo émotionnelle : avec des petites fiches, “soleil, pluie, orage”, etc., sans avoir besoin de savoir pourquoi. On n’est pas dans l’intrusion : on ne va pas demander “Ah, tu as mis orage, qu’est-ce qui s’est passé ?”. Ce n’est pas un cabinet, je garde ça en tête. Mais je vois que la petite Sarah ne va pas bien, elle m’a montré le nuage.

Après, on peut proposer : “Imaginez que vous prenez vos préoccupations et que vous les rangez dans un coin.” Ça marche aussi avec les plus grands — je le fais avec des adultes au cabinet. Je le formule ici pour les enfants : je prends cette préoccupation, je vais symboliquement la mettre ailleurs, et pendant le cours je vais être libre. Ça ne va rien changer si je mets mon chagrin au pied de la porte : je peux le reprendre en repartant, mais pendant ce temps-là il est un peu éloigné et ma tête devient disponible pour penser.

L’autre chose, c’est de questionner. On est dans une société du savoir académique : il faut engloutir des connaissances. Mais maintenant il y a Wikipédia, Internet… On est dans les compétences du XXIe siècle. On doit mémoriser certaines choses pour créer des automatismes, mais on n’est pas des petits savants. Il faut apprendre au cerveau à questionner.

Ce que j’invite à faire quand je forme dans des écoles, c’est de dire aux enseignants : “Posez d’abord des questions : qu’est-ce que vous savez sur ce sujet-là ?” Les enfants vont répondre : parfois faux, parfois poétique, imaginaire, farfelu… Et parfois correct. En partant de ce qu’ils ont dit, on va pouvoir ajuster : “Ah ça, OK. Ça, non. Et voilà ce que je vous donne.” On part de ce qu’ils savent.

Trop souvent, on déverse du savoir : “la pédagogie de l’éponge”. Mais l’éponge, à un moment, elle est trop pleine. On inverse pour une “pédagogie de l’explorateur” : au lieu de dire “tu vas avaler des maths, du français…”, on dit : “ce que tu apprends, ce sont des verbes d’action qui vont te servir toute ta vie : observer, réfléchir, expliquer, analyser, déduire, mémoriser…”

Je dis souvent à des enfants qui me disent : “Je m’en fous, je ne ferai jamais de maths” : “Moi non plus, Thalès, ça fait longtemps. Mais ce que j’ai appris avec les maths, c’est raisonner, calculer… Et ça, je m’en sers tous les jours.” Donc c’est d’avoir un projet de sens : la tête va chercher des choses, plutôt que d’être remplie à saturation.

Sophie :
Donc faire de la place émotionnellement, déployer de la curiosité, et les mettre en posture active plutôt qu’en posture passive.

Isabelle Pailleau :
Oui. Si on les met en posture active, ils peuvent dire des choses incorrectes. Mais on s’en fiche de la “bonne réponse”. Ce qui compte, c’est de penser : se demander pourquoi.

Pourquoi des individus ont décidé un 14 juillet d’aller prendre la Bastille ? Qu’est-ce qui leur a pris ? Ils s’ennuyaient ? Et à partir de là, on construit tout ce qu’il y a autour de la Révolution française. (Je n’ai pas d’exemple belge, je suis désolée.)

Se mettre en action, ça renvoie “je suis intelligent et je peux penser”. Je n’ai pas forcément les réponses : je suis petit, je n’ai pas tout appris. Mais ma capacité de penser, c’est un fonctionnement : plus je l’utilise, mieux ça marche.

Donc on arrête de dire “Non c’est faux, tu t’es trompé”. On peut dire : “Ce n’est pas exact, mais c’est original. Ta manière d’y arriver est super.” On souligne l’activité de réflexion. Sinon, ça donne des enfants paralysés qui n’osent plus répondre, de peur d’avoir honte devant les autres. Même “c’est faux” peut être pris violemment. L’erreur est utile : ne la sanctionnons pas.

 

Attention et concentration

Sophie :
J’avais envie d’aller vers la notion d’attention, de concentration. On demande souvent aux élèves d’être attentifs : “ils n’écoutent pas”, “je n’ai pas leur attention”… Vous auriez des conseils ?

Isabelle Pailleau :
Déjà, l’attention n’est pas mobilisable 24h/24. Nous, adultes, on n’est pas capables non plus. Les fonctions exécutives ne sont pas totalement en place selon l’âge : elles se travaillent et se développent. L’attention en fait partie, comme la capacité à mémoriser des consignes.

Donc il faut attirer l’attention : on ne peut pas dire “Soyez attentifs” en boucle. On ne peut pas être attentif à tout. Moi, j’aime bien un petit bol tibétain ou des clochettes : on se met d’accord avec la classe, et à chaque fois que je fais “bling-bling”, ça veut dire : “Maintenant, je vais vous dire quelque chose de particulièrement important, et il faut que ça rentre.”

Il y a des moments où ils seront très attentifs, comme quand on raconte une histoire, et d’autres où l’attention flottera. Avec ce signal, on les “attrape” plus facilement, parce qu’ils savent que quelque chose doit être entendu.

Être attentif, c’est être en attente de quelque chose. Je ne peux pas être en attente constante. Mon attention part à Lyon, je pense à autre chose. Certains élèves ont encore plus de difficultés : on peut s’approcher, poser la main sur l’épaule et dire : “Là, je te demande vraiment de m’écouter.”

On peut aussi faire la technique de la main levée (plutôt que crier) : on lève la main, il y en a toujours un qui voit et imite, puis tout le monde suit. On obtient l’attention, et on dit : “Merci. Maintenant je vais vous dire quelque chose d’important, j’ai besoin que vous reteniez.”

Sophie :
Donc des outils très concrets, et aussi l’acceptation que l’attention fluctue : le matin ce n’est pas pareil qu’après manger, ou en fin de journée… pour eux comme pour nous.

Isabelle Pailleau :
Exactement. Souvent on dit “les enfants ceci, les enfants cela”… mais c’est pareil pour nous. Et encore plus avec les smartphones : on est plongés dedans, on ne voit plus ce qui se passe ailleurs. Notre attention aussi est à mobiliser.

 

L’approche du Kaizen

Sophie :
Dans Apprendre autrement, j’aimais beaucoup l’approche du “un pas à la fois”, avec la citation : “Même un voyage de mille kilomètres commence par un premier pas.” Souvent on cherche la solution miracle… Vous pouvez dire un mot de la méthode du Kaizen ?

Isabelle Pailleau :
Oui, elle est bien pour ça. On veut souvent arriver aux résultats avant même de s’être mis en chemin. Il y a des enfants qui arrivent en première primaire et qui, à la fin de la première journée, disent : “C’est bon, je n’y retourne pas : je ne sais pas lire.” Ils n’ont pas compris que ça prend du temps.

Je le fais avec les plus petits, avec le dessin de la montagne : tu vas arriver tout en haut, mais il y a un chemin. Première étape : connaître les lettres. Tu les reconnais ? Tu sais les dire ? Très bien, première étape. Ensuite : mettre deux lettres ensemble, etc. On montre qu’il y a plein d’étapes, et que certaines sont déjà entamées. Ça fait des objectifs moins décourageants que l’objectif final, “lire couramment”.

Ça vaut pour tout : quand on découpe en petits objectifs, le premier pas — le plus petit possible — met en mouvement. Et c’est ça la clé : agir, que le corps soit en mouvement dans l’apprentissage. Même assis, il y a une énergie qui s’engage.

Ça aide à ne pas se décourager, à doser l’effort. C’est très utile pour les enfants perfectionnistes : “Fais un premier pas, puis un autre.” Et c’est utilisé en entreprise aussi : changer un petit élément peut transformer le système.

La question, c’est : “Quelle est la première action que je peux faire, qui ne me demande pas un effort surhumain, et qui me mobilise pour continuer ?” Ça permet aussi le maintien de l’effort, l’avancement, le progrès.

Sophie :
Et c’est valable pour les parents et les enseignants aussi.

Isabelle Pailleau :
Oui, pour tous. Le dessin de la montagne, c’est utile pour dire : “Voilà où je vous emmène, mais on ne marche pas tous à la même vitesse. Certains prennent le temps de regarder le paysage : c’est OK. On va passer par telle et telle étape.” Ça aide à ne jamais se décourager.

L’acquisition d’une compétence se consolide

Sophie :
C’est aussi l’idée que l’acquisition d’une compétence doit se consolider, qu’on doit y revenir. On oublie ça une fois passées les acquisitions de départ (manger à la cuillère, marcher…). Ensuite on veut que ça aille vite, qu’ils soient autonomes… mais ce n’est pas possible.

Isabelle Pailleau :
Oui. Avec l’expérience : tomber, se relever, recommencer, faire ces petits pas. Plus on aide les enfants à toucher ça du doigt, plus ils seront doux avec eux-mêmes. Ils auront moins d’exigences nocives. C’est bien d’avoir envie de bien faire, mais pas au point d’être paralysé.

 

La confiance en soi

Sophie :
On a déjà abordé le “cœur”. J’avais envie d’aller vers la confiance en soi : comment accompagner nos jeunes sur ce sujet ?

Isabelle Pailleau :
La confiance en soi ne se décrète pas. Ça ne tombe pas du ciel. La confiance vient avec l’action. Si je fais quelque chose — même si je ne réussis pas — j’ai essayé : je commence à maîtriser. Un sentiment de confiance arrive. Comme quand on enlève les petites roues du vélo : ce n’est pas droit, mais j’ai pédalé une ou deux fois. Puis je recommence, et la confiance se construit.

Donc il faut très tôt laisser les enfants agir. Si on fait à leur place : “Laisse, tu ne sais pas faire”, la confiance ne se construit pas. Et cette confiance nourrit l’estime de soi : je me sens solide, j’ose tenter. Ensuite ça nourrit l’affirmation de soi.

On ne peut pas dire à un enfant “tu es formidable” sans qu’il ait fait quelque chose. Il n’est pas idiot : il va se dire “on me dit que je suis super, mais je n’ai rien fait”. Les encouragements doivent porter sur l’essai, l’action, le droit à l’erreur. Il faut les laisser expérimenter : c’est le socle de la confiance.

Et quand les parents disent “Il n’a pas confiance, on voudrait qu’il ait confiance”, je réponds avec humour : “Ma baguette magique, ça n’existe pas.” Je leur demande aussi : “Et vous, votre confiance en vous ?” Si l’enfant voit des adultes sans confiance, il ne peut pas être totalement différent.

 

La valorisation

Sophie :
Donc valoriser, mais sur du concret : ce qui a été fait.

Isabelle Pailleau :
Oui. Les enfants ne sont pas dupes. Certains disent : “Mes parents disent ça, mais c’est normal, ils m’aiment.” Et puis parfois on dit “c’est merveilleux” alors que ce n’est pas “merveilleux”. On peut dire : “J’ai vu que tu t’es bien organisé, c’est chouette. Tu n’as pas réussi jusque-là, mais la prochaine fois tu y arriveras.”

Sur les dessins, par exemple : si l’enfant trouve son dessin moche, on ne va pas dire “Mais non, c’est très beau”, sinon le message c’est “ton jugement est mauvais, moi je sais mieux que toi”. On peut dire : “Tu es déçu. Moi, ce que j’aime dans ton dessin, c’est…” On parle de soi, on sort des jugements “pas bien / pas bon”, on reconnaît ce que l’enfant ressent.

 

L’éducation par mimétisme

Sophie :
Stéphanie demande dans le chat : est-ce nécessairement un système de reproduction d’exemple ?

Isabelle Pailleau :
L’éducation, c’est beaucoup du mimétisme. Je peux dire des choses avec ma bouche, si je ne mets pas en œuvre, ça ne sert à rien. Si je dis “aie confiance en toi” et que mon enfant voit que je n’ai pas confiance, que je n’y arrive pas avec mes dossiers, il va se dire : “Pourquoi tu me dis ça alors que toi tu ne te l’appliques pas ?”

Nos enfants sont souvent nos maîtres. Je cite souvent cet exemple : un papa disait “Ma fille ne respecte pas les règles.” Un jour, ils arrivent en retard, et la petite me dit : “On a été arrêtés par les flics.” Le père explique qu’il a pris la bande d’arrêt d’urgence. Donc pour quelqu’un qui ne supporte pas que sa fille ne suive pas les règles, il ne se l’applique pas lui-même. C’est toujours une pédagogie par l’exemple.

On doit être aligné, et on ne l’est pas toujours. On peut reconnaître : “Je dis ça, mais je ne l’ai pas fait.” Plus on est alignés, mieux ça passe. Un enseignant qui dit “c’est génial d’apprendre” mais qui n’y met pas de joie, parce qu’il est fatigué, n’y arrivera pas : les élèves sentent que c’est faux.

 

L’importance du corps

Sophie :
Il nous reste le corps : préparer son corps à travailler. Dans le livre, vous parliez beaucoup de relaxation, d’hygiène de vie. J’avais aussi repéré un exercice de visualisation positive.

Isabelle Pailleau :
Sur le corps, je veux dire d’abord qu’il y a des problèmes mécaniques. J’ai reçu aujourd’hui un jeune étudiant qui disait : “Je suis lent.” En creusant, on réalise qu’il a été beaucoup porté, qu’il n’a pas beaucoup crapahuté, et que des réflexes archaïques ne sont pas intégrés. Sa pensée va très vite, mais le corps ne suit pas.

Le corps, c’est notre outil de travail. Il faut en prendre soin : boire. À tous les enseignants derrière l’écran : laissez les enfants boire, buvez vous-mêmes. “On hydrate notre cerveau.” Une minute, et vous verrez l’attention augmenter. Beaucoup d’enfants sont déshydratés, même en hiver.

Le repos aussi : se reposer, relâcher le corps, s’aérer, ouvrir les fenêtres. L’oxygène est important. Et le mouvement : immobiliser les enfants pour travailler, ce n’est pas possible. Il faut les faire se lever, bouger, se balancer, mobiliser le corps : ça “refait pétiller” les neurones.

Et puis il y a la visualisation positive : se relaxer, relâcher les muscles, fermer les yeux, s’imaginer en train de réussir l’exercice, sentir dans son corps que ça se passe bien. On les fait se projeter dans la réussite.

Je me souviens l’avoir fait avec ma fille : je lui ai demandé d’imaginer, et elle m’a dit : “Je ratais tout.” Donc on a modifié en disant : “Même si tu n’y crois pas tout de suite, fais comme si.” Les sportifs le font : ils se voient faire la course, lever les bras. Cette visualisation inscrit un souvenir dans le corps et augmente la confiance. Le corps a une mémoire très puissante des émotions, positives comme négatives. Donc autant activer les meilleures.

Moi, l’émotion qui m’aide quand j’ai besoin d’énergie, c’est quand j’ai gagné un concours de châteaux de sable à 8 ans à Arcachon. Rien que d’y penser, j’ai encore la joie, les frissons. Donc en classe, on peut prendre un temps avant un contrôle : “Fermez les yeux, imaginez que ça se passe bien.” Ça marche.

 

Intervention auprès des parents

Sophie :
Manon demande : vous intervenez aussi auprès des parents quand vous recevez un enfant en consultation ? Sont-ils preneurs ? Est-ce qu’ils ne le prennent pas comme un jugement ?

Isabelle Pailleau :
Non, pas du tout. D’abord parce que je ne les juge pas : je sais combien c’est difficile d’être parent. J’ai trois enfants, maintenant jeunes adultes, donc je me dis : “Ouf, on n’a pas trop déconné.” C’est très difficile, le métier de parent, donc je ne juge jamais.

Je leur dis : “Est-ce que ce que vous avez fait jusqu’à présent a marché ?” La réponse est non, sinon ils ne seraient pas là. Je leur apporte de la connaissance : réflexes archaïques, fonctions exécutives… Ils n’en ont souvent jamais entendu parler. Je leur dis que le cerveau de leur enfant n’est pas terminé, donc on ne peut pas demander des choses qu’il ne peut pas fournir. Ça les déculpabilise.

Le livre Apprendre autrement avec la pédagogie positive était destiné aux parents pour dédramatiser. Les enseignants l’ont pris et adoré : tant mieux.

Au cabinet, j’utilise l’humour : “Déposez votre culpabilité : nous, les mères, on est toujours coupables.” Le jugement nous tue, donc non, ils ne se sentent pas jugés. Et s’ils disent “c’est de notre faute”, je réponds : “Oui, on sait… Maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?” Je les emmène vers autre chose.

 

Méditation en pleine conscience

Sophie :
Delphine parle de cette visualisation comme d’une forme de méditation en pleine conscience. Dans le livre, vous abordez aussi la sophrologie, ces moments de relaxation importants.

Isabelle Pailleau :
Oui, parce qu’on a des enfants hyper tendus : épaules levées, maux de tête, maux de ventre… Le corps est trop tendu. De temps en temps, on peut faire des mouvements… Certains disent “ce n’est pas scientifiquement prouvé”, mais à la limite, on s’en fiche : ce qui compte, c’est de mettre les enfants en mouvement, et ça leur fait du bien. Que ça s’appelle Brain Gym ou autre, peu importe : le mouvement est bon.

Donc de l’eau, du mouvement, les tenir vivants : c’est ça l’apprentissage.

“J’élève mon enfant du mieux que je peux… et c’est déjà bien”

Sophie :
On parlait du livre qui va bientôt sortir, et plusieurs personnes demandent le titre.

Isabelle Pailleau :
J’ai reçu un exemplaire, j’étais trop fière. Ça s’appelle : J’élève mon enfant du mieux que je peux… et c’est déjà bien.

C’est l’idée que les parents portent une charge très forte (et les enseignants aussi, souvent parents, avec une double casquette). Ça m’a permis de revoir mon parcours de parent : du désir d’enfant, devenir parent… ce n’est pas simple. Parfois le chemin est compliqué : blessures, accouchement qui ne s’est pas passé comme on voulait… et qu’est-ce qu’on fait porter à l’enfant ? Même le prénom peut être chargé.

Je déroule cette histoire : vouloir être parent, être parent débutant… Et on est parent débutant à chaque enfant, parce qu’il n’y a pas de mode d’emploi. Les enfants ne sont pas fournis avec un mode d’emploi, et en plus on ne peut pas les rendre : “Je me suis trompée, je voudrais un autre.” Non : c’est celui-là, et on fait avec. Donc parfois ça frotte, ça pique, c’est douloureux.

J’amène de la connaissance : qu’est-ce qu’un enfant peut faire, ne peut pas faire ; ce qu’on sait grâce aux neurosciences. L’enfant a besoin d’un attachement sécure : on le savait depuis Bowlby, mais maintenant on le voit à l’IRM. Plus l’attachement est sécure, plus les parents peuvent faire des “bêtises”, ce n’est pas grave : si on est sécurisant, l’enfant se déploie sereinement.

Ensuite j’aborde être parent d’enfant à l’école, souvent douloureux parce qu’on met l’enfant sous le regard social. Il y a des retours valorisants, et d’autres plus difficiles dont on ne parle pas. On ne sait pas toujours comment aider.

Et un dernier chapitre sur cultiver le bonheur en famille. Parce qu’au bout du compte, l’école passera. Ce qui compte, c’est le lien : comment on entretient une jolie relation. Si on casse les pieds de nos enfants avec les notes, “tu n’es pas assez”, “tu es trop”, “tu es pénible”… le jour où ils peuvent partir, ils ne reviennent plus, et là on pleure. Notre rôle, c’est d’aider l’enfant à s’autonomiser pour qu’il devienne un adulte confiant, qu’il agisse dans le monde de façon sensée, qu’il se déploie. On s’en fout des notes : ce qu’on veut, c’est qu’il soit heureux, et qu’on ait de belles relations.

Ce livre, c’est ce que j’aurais aimé lire : “Allez-y, faites de votre mieux. Ce ne sera pas parfait, mais ce n’est pas grave.” Au bout du compte, ils sont gentils, nos enfants : ils ne nous en veulent pas. Et même à la fin, ils rigolent avec nos “ratés”. La relation est à nourrir profondément.

 

Clôture

Sophie :
Merci beaucoup, Isabelle, pour toutes ces belles paroles. Ça fait du bien d’entendre tout ça.

On peut remontrer le livre : il n’est pas encore sorti, mais il sort la semaine prochaine, le 4 novembre. Éditions Eyrolles.

Isabelle Pailleau :
Oui, il sera partout. Et en ligne aussi. Ou en commande chez votre libraire : il faut faire travailler les libraires.

Sophie :
Formidable. Tout grand merci Isabelle d’avoir pris le temps ce soir de partager toutes ces connaissances. Merci à tous, vous étiez nombreux. Je vois plein de mercis sur le chat.

Nous, on se retrouve dans 15 jours : mardi 9 novembre, après les vacances de Toussaint. On aura le plaisir de recevoir une invitée qui viendra parler de pleine conscience, de l’importance de prendre soin de soi, de son corps, en tant que parent, en tant qu’enseignant, et pour les enfants aussi. Rendez-vous mardi 9 novembre.

D’ici là, passez tous de très belles vacances, une très belle soirée, et Isabelle encore un tout grand merci.

Isabelle Pailleau :
Merci, et pensez à acheter une baguette magique, parce que c’est toujours utile !

Sophie :
La baguette, c’est ce qui fait la différence !

Isabelle Pailleau :
Exactement.

Sophie :
Bonne soirée, à bientôt.

laura
Author: laura

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