Autrice : Céline Passarrius
Catégorie : Parentalité
Parler d’épuisement parental en plein été peut sembler paradoxal. Les vacances ne sont-elles pas justement faites pour se reposer ? Pourtant, de nombreux parents témoignent d’une réalité bien différente. Entre les enfants présents toute la journée, les journées à organiser, les contraintes professionnelles qui ne disparaissent pas toujours complètement, les tâches domestiques qui continuent de s’accumuler et la préparation de la rentrée qui commence déjà à poindre, les vacances peuvent parfois ressembler davantage à un marathon qu’à une parenthèse de récupération.
Si vous vous reconnaissez dans cette description, rassurez-vous : vous êtes loin d’être seul. Ressentir de la fatigue, de l’irritabilité ou l’impression de ne jamais avoir le temps de souffler ne signifie pas que vous êtes un mauvais parent. Ces signaux méritent simplement d’être entendus avant qu’ils ne s’installent durablement.
Depuis une quinzaine d’années, les chercheurs s’intéressent de près à un phénomène longtemps méconnu : l’épuisement parental, aussi appelé burn-out parental. Les travaux de la psychologue Moïra Mikolajczak et de la professeure Isabelle Roskam, de l’Université catholique de Louvain, ont largement contribué à mieux comprendre ce phénomène et à montrer qu’il ne concerne pas uniquement quelques parents « fragiles », mais qu’il peut toucher toute personne confrontée à un déséquilibre durable entre les exigences de son quotidien et les ressources dont elle dispose.
L’épuisement parental : bien plus qu’une simple fatigue
Tous les parents connaissent des journées difficiles. Les nuits écourtées, les conflits entre frères et sœurs, les devoirs, les rendez-vous médicaux ou les imprévus font partie de la vie familiale. La fatigue est alors normale et, le plus souvent, elle disparaît après une période de repos.
L’épuisement parental est d’une autre nature. Il s’installe progressivement lorsque les demandes adressées au parent deviennent chroniquement supérieures à ses capacités de récupération.
Les recherches identifient quatre dimensions principales :
- un épuisement physique et émotionnel lié au rôle de parent ;
- un sentiment de saturation, avec l’impression de ne plus avoir d’énergie pour répondre aux besoins de ses enfants ;
- une prise de distance affective, souvent vécue avec beaucoup de culpabilité ;
- le sentiment de ne plus être le parent que l’on souhaiterait être, accompagné d’une perte de confiance en ses compétences parentales.
Il est important de souligner que cette prise de distance n’est pas un manque d’amour. Au contraire, de nombreux parents concernés aiment profondément leurs enfants mais n’ont simplement plus suffisamment de ressources pour être pleinement disponibles.
Cette distinction est essentielle, car beaucoup hésitent à parler de leur souffrance de peur d’être jugés. Dans une société où l’on valorise encore largement l’image du parent capable de tout gérer, reconnaître ses limites peut sembler difficile.
Pourquoi certains parents s’épuisent-ils davantage ?
Pendant longtemps, on a cherché une explication unique : le nombre d’enfants, leur âge, les difficultés scolaires, le manque de sommeil…
En réalité, les recherches montrent que ce n’est jamais un seul facteur qui explique l’épuisement parental.
Pour mieux comprendre ce phénomène, Mikolajczak et Roskam ont proposé le modèle BR² (Balance entre les Risques et les Ressources). Selon ce modèle, l’épuisement apparaît lorsque, sur une longue période, les facteurs de risque deviennent plus nombreux ou plus importants que les ressources disponibles.
Autrement dit, ce n’est pas la quantité de difficultés qui compte uniquement, mais le rapport entre ce qui nous est demandé et ce qui nous permet de tenir.
Imaginez une balance.
D’un côté se trouvent les facteurs de risque :
- la charge mentale ;
- les contraintes professionnelles ;
- les difficultés financières ;
- le manque de sommeil ;
- le perfectionnisme ;
- l’isolement ;
- les conflits familiaux ;
- les imprévus du quotidien ;
- la pression que l’on s’impose.
De l’autre côté se trouvent les ressources :
- le soutien du partenaire ;
- la famille ou les amis ;
- des moments de récupération ;
- une bonne santé ;
- le sentiment d’être compétent ;
- le partage des responsabilités ;
- les activités qui ressourcent ;
- les émotions positives vécues au quotidien.
Lorsque cette balance reste déséquilibrée pendant plusieurs semaines ou plusieurs mois, le risque d’épuisement augmente progressivement.
Cette manière de comprendre le burn-out parental est particulièrement intéressante, car elle déculpabilise les parents. Elle montre que le problème ne vient pas d’un manque de volonté ou d’amour, mais d’un déséquilibre entre les exigences et les ressources.
Les vacances : une période qui peut fragiliser… ou renforcer l’équilibre
Les vacances scolaires représentent souvent une rupture dans le rythme habituel. Pour certaines familles, elles apportent un véritable souffle. Les emplois du temps s’allègent, les repas sont moins chronométrés, chacun retrouve un peu de liberté.
Mais pour d’autres, cette période peut devenir particulièrement exigeante.
Les enfants sont présents toute la journée.
Les conflits entre frères et sœurs deviennent plus fréquents.
Les parents doivent inventer de nouvelles occupations.
Certains continuent à travailler à distance.
D’autres jonglent entre les grands-parents, les centres de loisirs, les vacances fractionnées et les contraintes budgétaires.
À cela s’ajoute parfois une pression invisible : celle de vouloir créer « de belles vacances », riches en souvenirs, en activités et en moments de complicité.
Or cette quête du séjour parfait peut devenir une source supplémentaire de charge mentale.
La psychologie positive nous rappelle pourtant une idée essentielle : ce ne sont pas les expériences extraordinaires qui nourrissent durablement le bien-être, mais la qualité des expériences ordinaires.
Un pique-nique improvisé.
Une partie de cartes.
Une balade au coucher du soleil.
Un fou rire partagé.
Quelques minutes de lecture côte à côte.
Ces moments simples contribuent souvent davantage au sentiment de connexion familiale qu’un programme de vacances rempli du matin au soir.
Ils constituent également des ressources émotionnelles précieuses pour les parents.
La psychopédagogie positive : prendre soin du parent pour mieux accompagner l’enfant
La psychopédagogie positive rappelle une évidence que nous oublions parfois : un enfant apprend, grandit et s’épanouit d’autant mieux que l’adulte qui l’accompagne dispose lui-même de suffisamment de ressources.
Prendre soin de soi ne signifie donc pas faire passer ses besoins avant ceux de ses enfants.
Il s’agit plutôt de reconnaître que l’équilibre familial repose sur celui de chacun de ses membres.
Comme dans les consignes de sécurité données dans un avion, il est nécessaire de mettre son propre masque à oxygène avant d’aider son voisin. Non par égoïsme, mais parce qu’un adulte totalement épuisé aura beaucoup plus de difficultés à soutenir, rassurer et accompagner son enfant avec disponibilité.
Prévenir l’épuisement parental ne consiste donc pas à devenir un parent parfait. Il s’agit d’apprendre à préserver, jour après jour, les ressources qui permettent de continuer à être un parent suffisamment disponible, suffisamment patient et suffisamment présent.
La psychologie positive : une alliée précieuse pour prévenir l’épuisement parental
À ce stade, une question se pose naturellement : que peut-on faire pour prévenir l’épuisement parental ?
La première réponse est sans doute la plus importante : il ne s’agit pas d’ajouter de nouvelles exigences à un quotidien déjà chargé.
Trop souvent, les parents reçoivent des injonctions contradictoires : il faudrait passer plus de temps avec ses enfants, être patient, cuisiner équilibré, limiter les écrans, pratiquer une activité physique, méditer, avoir une vie sociale, être performant au travail… Cette accumulation de recommandations, même bien intentionnées, peut paradoxalement devenir une source supplémentaire de stress.
La psychologie positive propose une approche différente. Développée à la fin des années 1990 sous l’impulsion de Martin Seligman, elle ne cherche pas à nier les difficultés ni à imposer un optimisme de façade. Elle s’intéresse aux conditions qui permettent aux individus et aux familles de développer leurs ressources psychologiques et de mieux faire face aux défis du quotidien.
Autrement dit, elle ne demande pas aux parents d’être toujours heureux. Elle les invite plutôt à identifier ce qui nourrit leur équilibre, afin d’augmenter progressivement leurs ressources.
Les émotions positives : de véritables ressources psychologiques
Barbara Fredrickson, professeure de psychologie à l’Université de Caroline du Nord, a développé la théorie dite « Broaden-and-Build », souvent traduite par élargir et construire.
Ses recherches montrent que les émotions positives – la joie, la gratitude, la sérénité, l’intérêt, l’émerveillement, l’amusement ou encore l’espoir – produisent un effet bien particulier : elles élargissent notre façon de penser.
Lorsque nous sommes soumis à un stress important, notre cerveau se focalise naturellement sur les menaces. Nous avons tendance à voir moins de solutions, à prendre des décisions plus impulsives et à nous sentir rapidement dépassés.
À l’inverse, les émotions positives favorisent la créativité, la flexibilité cognitive, la coopération et la capacité à résoudre des problèmes. Au fil du temps, elles permettent également de construire des ressources durables : de meilleures relations sociales, davantage de confiance en soi, une meilleure capacité d’adaptation et une plus grande résilience.
Cela ne signifie pas qu’il faille être heureux en permanence. Les émotions désagréables ont, elles aussi, une fonction importante. En revanche, multiplier les petits moments agréables du quotidien peut contribuer à restaurer progressivement l’équilibre émotionnel.
Une tasse de café savourée en silence, une promenade en famille, un fou rire, une discussion avec une amie ou quelques pages d’un roman sont autant de micro-expériences susceptibles de nourrir ces ressources.
Les petites ressources comptent davantage que les grands événements
Nous avons parfois tendance à penser que le bien-être dépend principalement de grandes décisions : changer de travail, partir plusieurs semaines en vacances ou attendre que les enfants grandissent.
Pourtant, les recherches en psychologie positive montrent que le bien-être se construit surtout grâce à l’accumulation de petites expériences positives répétées.
C’est une excellente nouvelle pour les familles.
Préserver son équilibre ne nécessite pas forcément de disposer de plusieurs heures libres chaque jour.
Quelques minutes peuvent parfois suffire pour retrouver un sentiment de maîtrise.
Par exemple :
- écouter une chanson que l’on aime ;
- prendre cinq minutes pour respirer profondément avant que les enfants se réveillent ;
- téléphoner à une personne qui nous fait du bien ;
- partager un goûter sans téléphone portable ;
- observer un coucher de soleil pendant les vacances ;
- rire ensemble devant une situation cocasse.
Ces moments paraissent anodins. Pourtant, ils alimentent progressivement les ressources dont parle le modèle BR².
La psychopédagogie positive : renforcer le sentiment de compétence parentale
La psychopédagogie positive s’appuie sur une idée essentielle : chacun apprend mieux lorsqu’il se sent compétent, soutenu et encouragé.
Cette idée vaut également pour les parents.
Lorsqu’un parent a l’impression de ne voir que ses erreurs, il risque progressivement de perdre confiance dans ses capacités éducatives.
À l’inverse, lorsqu’il prend conscience de ce qu’il réussit déjà, son sentiment d’efficacité personnelle augmente.
Le psychologue Albert Bandura a montré que ce sentiment d’efficacité constitue un facteur important de motivation et de persévérance.
En pratique, il peut être utile de terminer la journée en se posant une question simple :
« Qu’ai-je réussi aujourd’hui dans mon rôle de parent ? »
La réponse n’a pas besoin d’être spectaculaire.
Peut-être avez-vous simplement pris le temps d’écouter votre adolescent raconter sa journée ou réussi à garder votre calme dans une situation qui vous aurait autrefois fait exploser, ou encore accepté de commander une pizza parce que vous étiez trop fatigué pour cuisiner.
Ces petites réussites méritent d’être reconnues.
Apprendre à se parler avec bienveillance
L’un des pièges les plus fréquents de l’épuisement parental est le dialogue intérieur.
De nombreux parents se disent :
« Je devrais être plus patient. »
« Je n’y arrive jamais. »
« Les autres parents semblent mieux gérer que moi. »
Ces pensées entretiennent souvent un cercle vicieux de culpabilité.
Les travaux de Kristin Neff sur l’autocompassion montrent qu’il est possible d’adopter une attitude plus bienveillante envers soi-même sans pour autant renoncer à progresser.
L’autocompassion repose sur trois principes :
- reconnaître que l’on traverse une difficulté ;
- se rappeler que tous les parents vivent des moments compliqués ;
- se parler avec la même bienveillance que l’on utiliserait pour soutenir un ami.
Il ne s’agit pas de trouver des excuses à tout.
Il s’agit simplement de remplacer un juge intérieur permanent par un regard plus juste et plus humain.
Trois idées simples à expérimenter pendant les vacances
L’été offre souvent davantage de souplesse dans les emplois du temps. C’est donc une période propice pour expérimenter de nouveaux rituels familiaux.
1. Les trois petits bonheurs
Chaque soir, chacun partage trois moments agréables vécus dans la journée.
Ils peuvent être très simples :
- avoir observé un papillon ;
- avoir joué à un jeu de société ;
- avoir dégusté une glace ;
- avoir reçu un câlin.
Ce rituel développe l’attention portée aux expériences positives sans nier les difficultés de la journée.
2. Le thermomètre des ressources
Une fois par semaine, prenez quelques minutes pour vous demander :
- Qu’est-ce qui m’a donné de l’énergie cette semaine ?
- Qu’est-ce qui m’en a pris ?
- Que puis-je conserver ?
- Que puis-je alléger ?
Cet exercice permet d’agir avant que la fatigue ne s’installe durablement.
3. Le quart d’heure sans objectif
Accordez-vous quinze minutes pendant lesquelles aucun résultat n’est attendu.
Pas d’apprentissage.
Pas de rangement.
Pas d’écran.
Pas de compétition.
Simplement être ensemble.
Construire une cabane.
Dessiner.
Observer les nuages.
Inventer une histoire.
Ces moments de présence partagée nourrissent autant les besoins affectifs de l’enfant que ceux du parent.
Préparer la rentrée… autrement
À mesure que le mois d’août avance, beaucoup de familles voient réapparaître la liste des fournitures, les inscriptions, les rendez-vous médicaux, les emplois du temps, les activités extrascolaires…
Cette période constitue souvent un pic de charge mentale.
Pour éviter qu’elle ne se transforme en source d’épuisement, il peut être utile de se poser quelques questions :
- Toutes les activités prévues sont-elles réellement indispensables ?
- Peut-on répartir certaines responsabilités entre les membres de la famille ?
- Est-il possible d’anticiper quelques démarches dès maintenant ?
- Quels moments de récupération souhaitons-nous préserver une fois la rentrée commencée ?
Préparer la rentrée ne consiste pas uniquement à acheter des cahiers.
C’est aussi réfléchir à la manière dont la famille souhaite protéger son équilibre au cours des prochains mois.
En conclusion
Les recherches sur l’épuisement parental nous transmettent un message profondément rassurant.
Le burn-out parental n’est ni une fatalité ni le signe d’un manque d’amour.
Il est le reflet d’un déséquilibre entre les exigences du quotidien et les ressources disponibles.
La bonne nouvelle est que les ressources peuvent se développer.
Pas à pas.
Jour après jour.
En prenant soin de soi sans culpabilité.
En acceptant de demander de l’aide.
En valorisant les petites réussites.
En cultivant les moments de connexion plutôt que la perfection.
Les enfants n’ont pas besoin de parents parfaits.
Ils ont besoin d’adultes capables de reconnaître leurs limites, de prendre soin d’eux-mêmes et de leur offrir une présence authentique.
Et si, finalement, les vacances étaient moins l’occasion de tout réussir que celle de retrouver, ensemble, un rythme plus humain ?
Pour aller plus loin – Quelques références
Ouvrages accessibles grand public
Bandura, A. (2003). Auto-efficacité. Le sentiment d’efficacité personnelle. De Boeck.
Fredrickson, B. (2010). Positivité. Marabout.
Lyubomirsky, S. (2008). Comment être heureux… et le rester. Flammarion.
Mikolajczak, M. & Roskam, I. (2018). Le burn-out parental : l’éviter et s’en sortir. Odile Jacob.
Neff, K. (2013). S’aimer. Comment se réconcilier avec soi-même. Belfond.
Seligman, M. (2013). S’épanouir. Les nouvelles clés de la psychologie positive. Belfond.
Articles scientifiques
Fredrickson, B. L. (2001). The Role of Positive Emotions in Positive Psychology: The Broaden-and-Build Theory of Positive Emotions. American Psychologist, 56(3), 218-226.
Mikolajczak, M., & Roskam, I. (2018). A Theoretical and Clinical Framework for Parental Burnout: The Balance Between Risks and Resources (BR²). Frontiers in Psychology, 9, 886.
Roskam, I., Brianda, M.-E., & Mikolajczak, M. (2018). A Step Forward in the Conceptualization and Measurement of Parental Burnout: The Parental Burnout Assessment (PBA). Frontiers in Psychology, 9, 758.


